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Accords d’Evian: le récit de Charles-Henri Favrod, Le Temps

Tribune Libre - Hoggar

Les Accords d’Evian qui ont abouti à l’indépendance de l’Algérie ont été signés il y a cinquante ans. Le journaliste lausannois Charles-Henri Favrod était en relation extrêmement étroite avec des représentants du FLN et a joué un rôle dans les contacts qui ont pu être établis en Suisse entre Français et Algériens. Il raconte sa vision des événements un demi-siècle après.

DelegEvian
La délégation algérienne à Evian le jour de la signature. De gauche à droite: Taïeb Boulharouf, Saad Dahlab, Mohammed Ben Yahya, le chef de la délégation Krim Belkacem, le colonel Amar Benaouda, Redha Malek, Lakhdar Ben Tobbal, M’Hammed Yazid, Chawki Mostefaï. (Keystone)


Le 18 mars 1962, il y a exactement cinquante ans, le gouvernement français et les représentants algériens du Front de libération nationale (FLN) signaient à Evian les accords qui allaient conduire à la proclamation de l’indépendance de l’Algérie quelque mois plus tard, le 5 juillet. Pour la Suisse, la conclusion des Accords d’Evian a représenté un moment fort de la politique des bons offices ardemment défendue par le conseiller fédéral Max Petitpierre. C’est grâce à la Suisse que les premiers contacts secrets ont pu être établis entre les deux parties. Et c’est en Suisse que sera hébergée la délégation algérienne – moyennant un gigantesque dispositif policier et militaire – d’abord sur territoire genevois, dans la villa de Bois d’Avault, lors du premier cycle de négociations au printemps 1961, puis en terres vaudoises, au Signal de Bougy un an plus tard.

L’ancien journaliste puis fondateur du Musée lausannois de l’Elysée Charles-Henri Favrod «couvrait» à l’époque le drame algérien pour la Gazette de Lausanne. Un demi-siècle après, il revient sur les événements dans lesquels il a joué un rôle personnel, les liens très étroits qu’il entretenait avec plusieurs des leaders algériens ayant permis de mettre sur pied, à une date cruciale, un contact entre des émissaires du FLN et des représentants français.

Le récit que fait Charles-Henri Favrod de cette période est marqué tout à la fois par les regrets pour ce qui est advenu en Algérie après la signature des textes, et par la sévérité avec laquelle il juge l’intercession de la diplomatie suisse, en désaccord avec le discours dominant qui voit dans la conférence d’Evian, au contraire, le couronnement de la politique des bons offices.

L’erreur la plus grave des Suisses, juge aujourd’hui Charles-Henri Favrod, a été d’accepter que les pourparlers, d’abord secrets, soient rendus publics quelques mois plus tard, à la veille de l’ouverture de la première conférence d’Evian, en 1961. A ses yeux, l’échec de ce premier cycle de discussions, «mal préparées», était inévitable. A ses amis algériens du FLN, où la majorité tenait à cette publicité afin de prendre l’opinion mondiale à témoin, Charles-Henri Favrod n’a cessé de prêcher la prudence et de prodiguer ses avertissements, soutenu par le «très intelligent et très futé» Saad Dahlab, lui aussi effrayé par la perspective qu’une négociation aussi délicate ne soit pas menée dans la confidentialité totale.

Après l’échec de la première conférence, en juin 1961, les discussions ne pourront d’ailleurs reprendre, à l’automne, que dans le secret le plus complet. 1961, rappelle Charles-Henri Favrod, c’est l’année du déchaînement de l’OAS. Louis Joxe, ministre d’Etat chargé des affaires algériennes, doit se déguiser en amateur de sports d’hiver pour rencontrer au chalet des Rousses, dans le Jura français, la délégation algérienne prise en charge par les Suisses et amenée, incognito aussi, d’Yverdon.

Au final, rappelle Charles-Henri Favrod, tous les efforts français pour inscrire dans les accords des clauses qui devaient assurer au million «d’Européens» d’Algérie de pouvoir rester demeureront lettre morte. L’amertume qu’il éprouvera sera d’autant plus forte qu’il assistera à la marginalisation de ceux qui, au sein du FLN, voulaient d’une Algérie authentiquement républicaine, et dont il se sentait bien évidemment le plus proche. «Cela aurait pu être un autre pays et une expérience Nord-Sud intéressante, mais cela n’a pas été le cas. J’ai été tellement désolé de voir la tournure des événements en 1962 que je m’en suis désintéressé et que je suis alors parti pour l’URSS. Mais je considère que j’ai fait mon travail en insistant pour dire que les Algériens devaient être des interlocuteurs et qu’il fallait arrêter cette guerre imbécile.»

«Ce ne sont pas les Suisses qui ont poussé à rendre publiques les discussions, nuance l’historien Damien Carron, qui a soutenu une thèse sur l’attitude des autorités suisses face au conflit algérien (1). Au contraire, Berne était ­acquis à l’idée qu’il fallait maintenir le secret le plus longtemps possible.» En outre, «quand on affirme que la conférence d’Evian a représenté pour la Suisse le sommet de la politique des bons offices, on ne veut pas dire que l’indépendance de l’Algérie s’est effectuée dans les meilleures conditions, mais que la Suisse a pu démontrer que sa neutralité servait à quelque chose. C’était loin d’être acquis après la guerre, et l’action de Max Petitpierre a précisément tendu à redresser l’image négative que la communauté internationale s’en faisait après la Seconde Guerre mondiale.»

Mais quel rôle a donc joué Charles-Henri Favrod? «Je n’ai jamais été un porteur de valises ou de messages secrets comme on m’en a soupçonné», s’amuse l’intéressé, qui réalise ses premiers reportages en Algérie en 1952. Au fil des années, il va nouer de nombreux et étroits contacts avec les Algériens. Il voit ainsi Taïeb Boulharouf, installé en 1956 à Lausanne pour y créer une antenne du FLN, logeant dans une petite pension de famille, l’Hôtel Orient, avenue d’Ouchy, où il se fait appeler Pablo et émeut les vieilles demoiselles de la maison par son physique avantageux. Il rencontre Saad Dahlab, qui joue le rôle de ministre des Affaires étrangères dans le Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA), venu soigner à Crans-Montana une tuberculose contractée durant la bataille d’Alger alors qu’il se cachait dans le faux plafond d’une buanderie «humide et chaud le jour, humide et froid la nuit», mais aussi Ben Bella, passionné de foot et «qui lisait L’Equipe», Hocine Aït Ahmed, plus intellectuel, «qui lisait Le Monde». Et tant d’autres. En 1956, Favrod réalise pour la Gazette de Lausanne la première interview donnée par Ferhat Abbas, qui va devenir le président du GPRA.

De son confrère suisse, le Français Jean Lacouture écrit qu’il ­faisait partie de ces «auto-émissaires» (2) par l’intermédiaire desquels les deux parties étaient susceptibles de faire connaître leur état d’esprit. «Je suis à cette époque un journaliste très résolu à ce que la France sorte de ce guêpier, dit Charles-Henri Favrod. Mais je ne veux pas comme beaucoup me promouvoir en go between. Je rencontre tous les jours des gens me disant qu’ils ont le contact avec le FLN, alors que je l’ai déjà, je dois dire, comme peu d’autres. Ce que je peux apporter, c’est un rapport privilégié.»

L’occasion va bientôt s’en présenter. Vers la fin de 1960, après le cuisant échec de Melun où la rencontre entre des émissaires algériens et des représentants officiels du gouvernement français tourne court, les signaux se multiplient de part et d’autre pour que les contacts reprennent. Charles-Henri Favrod, qui connaît bien Pierre ­Racine, le chef du cabinet du premier ministre Michel Debré, se voit alors prié de faire savoir officieusement aux responsables du FLN que les Français seraient disposés à renouer. «On me fait dire que Melun ne se reproduira pas. Je n’avais bien sûr aucun papier, rien qui avalisait mon rôle.»

Le tournant des années 60-61 est crucial. Les Français sont appelés, le 8 janvier 1961, à accepter par référendum le principe de l’autodétermination de l’Algérie. Il n’y a aucun doute que le oui va ouvrir la voie à une solution politique. «A ce moment précis, explique Damien Carron, on observe de très intenses activités, des deux côtés, destinées à établir le contact. Le rôle de Charles-Henri Favrod s’inscrit dans ce contexte-là.»

Au début février 1961, le journaliste est à Genève aux côtés de Saad Dahlab, sur les quais de la gare, pour accueillir Claude Chayet, membre de la délégation française auprès des Nations unies. La petite troupe se retrouve à l’Hôtel d’Angleterre. Et, miracle, entre les deux hommes, «c’est le dégel absolu». Chaleureux, Dahlab s’écrie: «Ah, M. Chayet, les deux mains plutôt qu’une», se souvient Charles-Henri Favrod. Chayet et Dahlab seront des artisans indispensables à la reprise des contacts en automne 1961, après l’échec du premier Evian.

Pas facile de situer la rencontre genevoise dans les très complexes manœuvres d’approche entre Algériens et Français. Car à la même période, le diplomate suisse Olivier Long, chef de la délégation helvétique auprès de l’Association européenne de libre-échange, est chargé par Max Petitpierre, sans que le Conseil fédéral soit encore au courant, d’établir le contact entre le FLN et les Français en vue de négociations entre les deux parties dans lesquelles la Suisse offrirait ses bons offices. Long se méfie de Favrod, qui en retour ne le tient pas en haute estime: «Très brillant diplomate, Olivier Long n’était toutefois pas plus qualifié pour aborder une problématique révolutionnaire que je ne l’étais pour la cueillette des champignons. Je me souviens qu’il disait: «Les fellaghas, quand ils verront un tapis vert, on leur fera signer tout ce que l’on voudra.» C’était assez drôle, parce qu’il montrait par là qu’il se voyait associé au contenu de la négociation.»

Olivier Long, explique Damien Carron, était persuadé que des interférences et des «grenouillages» menaçaient les contacts qu’il essayait d’établir conjointement avec Louis Joxe. Quoi qu’il en soit le canal «officiel», celui qui aboutira, sous la responsabilité de Max Petitpierre, aux contacts secrets entre Français et Algériens à Lucerne puis à Neuchâtel, sera celui qu’ont établi Long et Joxe, ami d’enfance du diplomate suisse. Rien ne se passera toutefois sans l’aval du chef de l’Etat. Celui-ci le donne le 10 janvier 1961, deux jours après le référendum sur l’autodétermination de l’Algérie. «Dites à M. Long qu’il peut continuer», fait-il savoir ce jour-là à Louis Joxe, qui s’empresse d’en informer son ami suisse (3). Ces quelques mots tombés de la bouche du général de Gaulle vont sceller l’implication de la Suisse dans le dossier.

Denis Masmejan et Mehdi Atmani
Le Temps du 17 mars 2012


Notes de renvoi :

1. «La Suisse officielle face à la guerre d’indépendance algérienne (1954-1962)», à paraître prochainement aux Editions Antipodes.

2. «L’Algérie algérienne», Gallimard (2008), p. 183.

3. Le rapport d’Olivier Long sur sa mission a été mis en ligne par les «Documents diplomatiques suisses» à l’occasion du cinquantenaire des Accords d’Evian www.dodis.ch