L'auteur met en cause la presse francophone parce que, selon lui, elle débouche, «sur des attaques centrées sur la dimension arabo-islamique de l'identité algérienne et sur la langue arabe». Il accuse ces journalistes de verser dans ce qu'il appelle l'auto-racisme qui consiste à «se voir avec les yeux de l'autre». Selon lui ces journalistes, et à travers eux, comme on s'en rend compte à la lecture de l'article, l'élite francophone, continueraient de porter le complexe du colonisé. En en appelant à Frantz Fanon pour appuyer ses dires, il écrit: «l'aliénation coloniale a la vie dure». Nous voudrions lui porter ici la contradiction sur sa conception de l'identité algérienne et montrer qu'il est doublement victime de l'aliénation qu'il croit déceler chez ses concitoyens francophones.
Amalgames, confusions et jugements de valeur Par quelle saugrenue association d'idées l'auteur fait-il le rapprochement entre les manifestations de l'identité algérienne à travers tout le pays à l'occasion du match Algérie-Egypte, que la presse francophone - et arabophone, ce qu'il omet bien inconsidérément de signaler-n'a fait que relayer, et le débat sur l'identité nationale lancée en France par Nicolas Sarkozy ? Il y aurait dans les deux cas, et par on ne sait quelle «ironie de l'histoire» (l'expression est de l'auteur), la même cause: l'islamophobie et l'arabophobie. Au vu de l'ampleur des manifestations suscitées par les outrages commis par les Egyptiens à l'encontre de l'équipe nationale de football (joueurs blessés par des jets de pierre) et contre les symboles de l'Algérie combattante (martyrs offensés) et de l'Algérie indépendante (drapeau brûlé), ce serait tous les Algériens qui feraient ainsi preuve d'islamophobie et d'arabophobie-plus que les Français de l'Hexagone chez qui l'auteur trouve des voix courageuses pour dénoncer ces phénomènes ! L'aliénation coloniale ne concernerait donc pas seulement les journalistes francophones. Contre ces derniers qui pratiqueraient le dénigrement de tout ce qui est arabe «sans éprouver le besoin de soumettre ce qu'ils disent au contrôle des faits», l'auteur se laisse aller à des accusations gratuites d'une gravité exceptionnelle, doublées de jugements de valeur où transparaît un mépris sans nom. A leur intention en effet, il rappelle le vieil adage: «Il n'y a que l'âne qui renie ses origines». Une ligne auparavant, il claironnait: «Je suis fier d'être arabe» sans référer d'aucune manière à l'identité algérienne dont il se veut être le Chevalier Servant, contre ces aliénés de la colonisation. Chacun comprendra que par cette formule il renvoie à l'être dans ses déterminations ethno-géographiques et sociales, non à la langue, qui n'est qu'un élément de l'identité d'un peuple.
Peut-être aurait-il dû nous préciser tout de même, pour notre édification, de quelle tribu yéménite ou du Hedjaz il est le descendant ! Je dis cela parce qu'une thèse courante chez les tenants d'un arabisme à tous crins auxquels Djamel Labidi fait de toute évidence une allégeance éhontée, voudrait que les habitants d'Afrique du Nord viendraient de l'Arabie Heureuse: n'a-t-on pas entendu un jour un ancien président de la République algérienne saluer ses ancêtres yéménites à l'occasion de la visite du chef de l'Etat du Yémen dans notre pays ? Ne s'embarrassant pas plus que cela de considérants historiques ni des faits (dont il reproche pourtant au journaliste du Quotidien d'Oran incriminé de ne pas tenir compte), l'auteur énonce, en jouant sur la polysémie du terme arabe, que «si l'Algérie parle l'arabe, c'est qu'elle est quelque part arabe». Bien sûr, il récuse quelques lignes plus loin la vision ethnocentriste de l'identité qui confine au racisme-en se référant à cette fin au cas de la France. Mais la dimension linguistique suffirait-elle donc pour définir l'identité d'un peuple ? A supposer que ce soit le cas, peut-on ignorer superbement, comme le fait Djamel Labidi, l'autre dimension linguistique du peuple algérien-la dimension berbérophone qui, soit dit en passant, est bien antérieure à toutes les autres ? Car enfin quelle serait dans cette logique l'identité des Algériens qui ne parlent pas l'arabe ? Hormis ceux d'entre eux qu'il qualifie de francophones sans se donner la peine de resituer leur trajectoire dans le cours forcé de l'histoire pour les accuser sans nuance d'être des aliénés de la colonisation, l'auteur ne se pose pas la question au sujet des Algériens berbérophones qui peuplent plusieurs régions du pays depuis la nuit des temps-et qui ne connaissent de l'arabe que l'apport de cette langue à la leur, au terme de plusieurs siècles d'acculturation. Ceux-là aussi seraient-ils sous la subjugation de la colonisation ? Il serait vain de renvoyer l'auteur aux faits, qu'il connaît parfaitement au demeurant-notamment à ceux de la guerre de libération nationale qui a vu se soulever les masses arabophones et berbérophones dans tout le pays, à l'instigation et sous la conduite de personnalités éclairées des deux cultures, dont beaucoup ont payé de leur vie leur engagement pour la libération de l'Algérie du joug colonial. Sans doute l'auteur de cette contribution dira que je lui fais un mauvais procès car il n'incrimine pas les Algériens berbérophones mais seulement les francophones. La question ne se pose pas moins en creux dans son texte précisément parce qu'il ne prend pas la peine de la poser-ou plutôt parce qu'il évite de la poser. Quant aux Algériens francophones, Djamel Labidi sait bien, lui qui ne l'est pas moins qu'eux, qu'ils ne le sont qu'en tant que le français est leur langue de travail, non dans leur être ethno-social constitutif de leur identité nationale. Il en est de même des Algériens arabophones relativement à l'arabe classique- langue qu'il prend bien soin (et à raison) de dissocier de l'arabe parlé algérien mais pour glorifier l'une et vilipender l'autre.
D'une aliénation à l'autre Puisque ce sont les francophones qui sont la cible de l'auteur, restons dans sa problématique et essayons d'y voir clair. Kateb Yacine (dont on ne peut mettre en cause le patriotisme exprimé dans une oeuvre aux dimensions universelles écrite en français) disait du français qu'il était un tribut de guerre. Pourquoi n'en serait-il pas ainsi en effet en ces temps d'interpénétration des langues et des cultures imposée par la mondialisation ? Excepté peut-être dans les pays anglophones en raison de la domination planétaire de l'anglais comme langue de travail, la nécessité de maîtriser plusieurs langues s'impose à présent aux citoyens de tous les pays comme le passage obligé de la survie économique de leurs nations. En Europe, on se met à étudier le chinois pour contrer l'agressivité économique de la Chine sur son propre terrain. Les Chinois, comme les Coréens avant eux et les Japonais plus avant encore, se sont mis depuis longtemps à l'étude des langues européennes pour réunir les meilleures conditions du transfert des technologies dont ils ont acquis à présent une grande maîtrise dans tous les domaines. Partout l'étude des langues étrangères est à l'honneur et chose nouvelle mais non moins importante l'étude des langues régionales (dont certaines sont en passe de disparaître) trouve un regain d'intérêt dans tous les pays. On se rend compte que, tout comme la biodiversité est la condition de la pérennité de la vie, la diversité linguistique et culturelle est la condition de la revivification des nations. En Algérie, c'est l'inverse qui s'est produit depuis une trentaine d'années: la langue française qui nous était accessible et que même les moins instruits de nos parents comprenaient tant bien que mal, a été vouée aux gémonies puis abandonnée- y compris à l'école où elle n'est parfois pas enseignée. Sous la pression des tenants d'une arabisation intégrale de l'école, non seulement l'amour des langues s'est complètement émoussé, mais les facultés développées par les Algériens des générations antérieures pour leur apprentissage se sont évanouies. Il en a résulté ce que Djamel Labidi dénonce comme un sabir élevé au rang de langue vivante.
Djamel Labidi sait pourtant, lui qui, francophone de formation, a été amené à écrire en français son article contre l'aliénation coloniale des francophones, combien la langue française a aidé les Algériens contre la colonisation à s'ouvrir sur le monde. Aurait-il d'ailleurs pu produire son article en arabe classique ? J'en doute, le connaissant, en dépit des efforts louables qu'il a fournis pour parler en cette langue. Mais pouvait-on en attendre moins de quelqu'un qui a été dans le staff de ceux qui ont décrété l'arabisation forcée des sciences sociales à la fin des années 1970 ? J'y reviendrai.
Jouant donc sur l'ambivalence du terme «arabe» (comme langue et comme être ethno-social exprimant une identité irréductible à la dimension linguistique), l'auteur ne se rend même pas compte (à moins qu'il ne soit de mauvaise foi, ce dont je ne lui ferai pas l'injure de l'accuser) de l'énorme contradiction dans laquelle il s'englue en donnant des contre-exemples à l'appui de ses propres dires où la langue et l'être ne font pas un: après avoir affirmé que si l'Algérie parle l'arabe, c'est qu'elle est quelque part arabe, il prend en effet le contre-pied de son assertion en citant le cas des Brésiliens qui parlent le portugais sans être portugais, des Suisses qui parlent français, italien ou allemand sans être français, italiens ou allemands. Pourquoi donc les Algériens seraient-ils arabes parce qu'ils parlent l'arabe ? Question d'ordre principiel bien sûr, que je ne pose ici que pour montrer l'inanité logique du raisonnement de l'auteur.
Sans doute un article (un seul) paru dans les colonnes du Quotidien d'Oran, lui a-t-il donné l'occasion de relever ici ou là des excès quant à la qualification de l'arabe comme langue de colonisation (il ne dit mot des articles parus en arabe dans le journal Echourouk par exemple où leurs auteurs ont mobilisé l'histoire antéislamique-donc antérieure à l'arrivée des Arabes - pour rappeler aux Egyptiens l'apport des habitants de l'Afrique du Nord à leur civilisation).
Biaisant avec les faits, prenant des libertés avec les concepts, il tente d'imposer sa vision monolithique d'une Algérie arabe à laquelle les citoyens non arabophones de ce pays ne seraient pas partie prenante. Qu'est-ce qui l'autorise donc à traiter les francophones d'aliénés de la colonisation ? Que cherche-t-il à prouver par ses références récurrentes à l'histoire de France sinon qu'il reste au fond de lui-même un aliéné de la colonisation ? (Notez encore ici l'amalgame entre les concepts renvoyant à la langue-le latin en l'occurrence - et ceux renvoyant à l'être ethno-social - le gaulois en l'occurrence). Tout ce qui ressort de ce galimatias est une extraordinaire extension de sens du mot colonisation dont il veut tirer une conclusion bien arrangeante pour sa thèse: à savoir que l'Algérie n'a pas connu durant quatorze siècles (sic) de guerre contre le colonialisme arabe [entendez: celui-ci n'a donc pas existé]. Soit. Mais pourquoi donc serait-elle devenue arabe du seul fait qu'on y parle l'arabe alors que les Brésiliens qui parlent portugais ne sont pas devenus portugais et que les Suisses, qui parlent français, italien ou allemand ne sont pas devenus français, italiens ou allemands ? Ignorant superbement le cours de l'histoire universelle, l'auteur ne se rend pas compte de sa propre aliénation à des catégories cachées productrices du mythe de la Umma arabe unifiée par la langue arabe de la Mauritanie au Yémen (manière pour l'auteur de dire: voyez, l'identité que je défends n'est pas d'essence ethnique). Or, dans le monde contemporain (et le débat sur l'identité nationale qui a lieu présentement en France a au moins l'intérêt de le rappeler aux tenants d'un certain ethnocentrisme), l'identité est consubstantielle à la NATION comme creuset du vivre ensemble, comme mode d'existence d'un lien social en construction permanente qui transcende les déterminations ethniques et linguistiques, structure les activités humaines, les mentalités et les comportements. C'est cette identité-là - d'essence NATIONALE-qu'a révélée le match Algérie-Egypte chez les Algériens de toutes conditions, de toutes obédiences politiques, de tous référents culturels, de toutes pratiques linguistiques. Et c'est cette identité-là que Djamel Labidi s'évertue à nier, lui qui, parlant de ceux qu'ils qualifient d'aliénés de la colonisation, dit de l'aliénation qu'elle consiste à se regarder avec les yeux de l'autre. Lui se regarde avec les yeux d'un Arabe générique, n'existant que dans son esprit. Vous avez dit aliénation monsieur Labidi ?
Poursuivant dans son entreprise négatrice de l'identité algérienne, l'auteur s'en prend à l'arabe parlé qu'il reproche à l'auteur de l'article incriminé de vouloir ériger en langue autonome de l'arabe classique. Passons sur ce qu'il dit de juste (mais sans s'interroger sur les causes du phénomène) concernant cette sorte de créole algérien fait d'un mélange d'arabe et de français qui a fini par s'imposer dans la communication de tous les jours (notamment entre les jeunes). Mais pourquoi donc l'arabe parlé traditionnel dont il dit (à tort au demeurant) qu'il est authentiquement de l'arabe (celui-ci comprenant en réalité un nombre impressionnant de mots berbères arabisés) ne serait-il pas digne d'être promu au rang de langue nationale à part entière ? Le pays s'en trouverait-il moins bien loti culturellement, scientifiquement et techniquement si, au lieu de tout miser sur l'enseignement de l'arabe classique (dont on doit évaluer au préalable la capacité à appréhender les catégories de la science et de la technique modernes), on avait favorisé aussi la promotion par l'école de l'arabe algérien et développé la recherche académique pour son accession au statut de langue écrite ? La même interrogation vaut évidemment aussi pour tamazight décidément vouée à s'imposer par le sang et les larmes aux tenants du régime, subjugués par la langue du Coran mais aussi peu instruits dans l'arabe classique qu'en français.
J'entends par avance les cris d'orfraie de Djamel Labidi, un des artisans de l'arabisation forcée des sciences sociales à l'université, du temps où il était conseiller du ministre de l'Enseignement supérieur. Trente ans après que cette opération a été menée au mépris de tous les écueils objectifs, le fiasco est total. Il porte une part de la responsabilité écrasante de cet échec, lui qui, francophone de formation, aurait dû mesurer les difficultés de l'entreprise. Le résultat est que, fortement fragilisé par son arabisation totale qui avait eu lieu peu auparavant, l'enseignement primaire et secondaire a fourni à l'université des étudiants n'ayant pas même les pré-requis logiques de l'enseignement universitaire, par ailleurs dispensé au rabais à cause du nombre de plus en plus grand d'entrants et des facilités d'accès au statut d'enseignant universitaire dans ces filières. On sait ce qu'il est advenu de certains sortants du système éducatif ainsi formatés (y compris des universitaires qui se sont mis sous le commandement d'émirs incultes, anciens exclus de l'école): des fous de Dieu qui ont pris le maquis contre leur peuple et qui se sont rendus coupables de massacres inqualifiables de populations sans défense pendant près d'une décennie. Eux aussi se réclamaient d'une identité transcendante, d'étendue plus vaste il est vrai, puisque référant à une Umma islamique qui jure avec l'existence des Etats-nations modernes - et donc avec l'identité nationale en construction dans chaque pays.
L'arabisation des sciences sociales a-t-elle eu d'autre effet que de généraliser l'idéologisation de la société ? Djamel Labidi, devenu enseignant-chercheur à l'université, connaît l'état de la production scientifique en sciences sociales dans notre pays. Il sait parfaitement que, sans la documentation en français qui d'ailleurs se raréfie dramatiquement sous l'effet de la politique délibérée de sa limitation, aucun étudiant en magister ou doctorant ne peut mener à bien le moindre travail de recherche dans notre pays. Les étudiants de graduation eux-mêmes, après avoir milité en force pour l'arabisation de l'université, ont à présent déchanté, confrontés qu'ils sont au marché du travail dont la loi est dictée par les puissances dominantes qui travaillent en anglais, en français, en espagnol et bientôt peut-être en chinois. Sait-il que de plus en plus nombreux sont les étudiants des sciences sociales (pour ne rien dire des étudiants d'autres disciplines) qui, pour se donner quelque chance de réussir, se mettent à étudier en accéléré le français et l'anglais dans les écoles privées, quitte à saigner leurs parents à cette fin? Au lieu de méditer la leçon de l'échec de l'université algérienne auquel il a contribué, Djamel Labidi cherche à culpabiliser ceux qui, en dépit de tous les maux que l'arabisation forcée a infligés à celle-ci, ont assumé avec conscience et professionnalisme leur part de responsabilité dans le maintien du lien social fondamental par l'exercice de leur métier d'informer (pour les journalistes francophones) et dans la transmission d'un savoir minimum (pour les enseignants universitaires francophones). Même l'Administration ne tient dans certains cas que grâce au personnel francophone encore en poste.
Lahouari Addi a montré, dans sa réponse à Djamel Labidi parue ce jour (7 janvier) dans le Quotidien d'Oran, combien le discours de ce dernier sur l'arabité est biaisé, vide de sens historique parce que réifié. Pour cette raison même c'est un discours porteur de division car il procède par l'exclusive. L'aliénation ne consiste-t-elle pas aussi à être «sous le charme de catégories réifiées» ? Conclusion que Lahouari Addi tire, à l'adresse de Djamel Labidi, de la contribution de ce dernier. A l'auteur de cette malencontreuse contribution de méditer la leçon !
***
Arabité et identité : réponse à Djamel Labidi
Lahouari Addi,
Le Quotidien d'Oran du 7 janvier 2010
Dans son édition du 2 janvier 2010, Le Quotidien d'Oran a publié une
opinion virulente de Djamel Labidi suite à une chronique de Kamel Daoud
où ce dernier remettait en cause l'arabité de l'Algérien.
Dans ce qui a été appelé la troisième mi-temps du match Algérie-Egypte,
il y a eu, il est vrai, des dérives verbales de beaucoup de
journalistes, mais il ne faut pas les prendre au premier degré.
Ce qui a déchaîné la passion de ces derniers, francophones et
arabophones, ce sont les insultes des TV égyptiennes à l'endroit des
martyrs de la guerre de libération. Exprimant une conviction partagée
par toute la jeunesse, les journalistes considèrent le respect pour les
martyrs comme la valeur suprême, comme la norme fondatrice de l'Algérie
nouvelle qui donne sens au destin commun des Algériens. D. Labidi n'a
pas vu cet aspect dans la colère de Kamel Daoud qui, après tout, a
écrit une chronique, un « billet » d'humeur et non une réflexion
sociologique sur l'arabité. K. Daoud est apprécié par les lecteurs du
Quotidien d'Oran pour ses propos iconoclastes qui tournent en dérision
l'Algérien, la société et le régime dans un souffle d'autocritique
rafraîchissante et salvatrice. « Quand j'achète Le Quotidien d'Oran,
m'avait dit un ami récemment, c'est cinq dinars pour le journal et cinq
dinars pour Kamel Daoud ». La société a besoin de la critique et de
l'autocritique, sinon elle se sclérose. Si l'on venait à multiplier les
tabous, aucune discussion et aucun journalisme ne seraient possibles.
Ce qui a fait effondrer l'Union Soviétique, ce sont les commissaires
politiques du Politbureau qui, en gardiens du temple, n'admettaient
aucune critique. L'Union Soviétique était le type même de société
construite sur les tabous. Le seul tabou que nous devrions avoir est le
respect de la vie humaine : Dieu seul donne la vie et Lui seul la
reprend. Le reste, ce sont des constructions historico-culturelles
sujettes à des transformations et des évolutions. Et, précisément, sous
la plume de D. Labidi, l'arabité et la langue arabe apparaissent comme
des tabous au-dessus de l'histoire des Algériens. Ce n'est pas mon avis.
L'arabité des Algériens est une construction algérienne
En 2010, il ne suffit pas d'affirmer que l'Algérie est arabe ; il faut
montrer que ce sont les Algériens qui ont construit leur arabité avec
le fond berbère, la langue arabe et l'islam. Que ce processus se soit
déroulé dans la fausse conscience n'est pas important parce que le
destin des hommes est de faire l'histoire avec des idéologies et la
fausse conscience. L'essentiel est de montrer que l'Algérien a été
acteur de son histoire, c'est lui qui la produit tout en créant une
culture qui donne sens à son existence. Dans cette perspective,
l'arabité de l'Algérie n'est pas un produit importé ni une culture
imposée par une domination politique. Les Maghrébins ont participé de
manière active à la civilisation arabo-islamique en fournissant des
penseurs, des théologiens, des mystiques, des hommes de lettres et des
guerriers. L'arabité des Algériens n'est pas subie ; elle est
construite par eux avec leurs pratiques sociales, leur éthos et leur
psychologie collective. Ce fondement historique de l'arabité autorise
que nous la discutions, la questionnons pour l'enrichir et la dépasser.
Il s'agit surtout de prendre conscience que l'identité collective est
souvent le résultat d'un accident historique. J'évoquerais deux
anecdotes à portée anthropologique pour éclairer le caractère
historique de l'identité. Un jour, un collègue à moi, professeur de
science politique à l'Institut d'Etudes Politiques de Lyon, m'a posé la
question suivante :
— Lahouari, pourquoi vous avez accepté les Arabes et vous avez refusé les Français ?
— Parce que les Arabes, j'ai répondu, en venant en Afrique du Nord, ne
se sont pas appropriés les terres des autochtones ; ils ne les ont pas
exclus de l'exercice du pouvoir politique ; ils n'ont pas établi une
inégalité de race et surtout ils ont accepté de se fondre dans la
population locale. Ce qui n'était pas le cas des Français qui avaient
créé une société inégalitaire qui n'avait aucun avenir dans le long
terme.
— Ce sont donc les colons, me dit-il, qui ont empêché que l'Algérie devienne en partie française ?
— Je te laisse la responsabilité de la conclusion, j'ai répondu.
Il faut ajouter que la revendication de l'arabité par les Algériens
sous la colonisation est un effet dialectique de la domination
coloniale. A force d'écrire et de répéter que les Algériens sont des
primitifs et que leur société est archaïque, ces derniers ont mis en
avant leur arabité pour dire qu'ils appartiennent à une riche
civilisation.
L'autre anecdote, je l'ai vécue en été 1974, dans la wilaya de Mascara,
où j'étais parti comme étudiant volontaire pour expliquer les textes de
la Révolution agraire aux paysans. Lors d'une assemblée avec ces
derniers, l'un d'eux posa la question suivante :
— Loukane el akria [les paysans de l'Oranie appelaient la France el
akria en référence à la couleur kaki de l'armée française] avait marié
ses filles à vos parents, est-ce que vous auriez pris les armes pour
chasser vos oncles maternels ?
J'étais resté perplexe en entendant la question qui expliquait le
caractère éphémère de la colonisation française en Algérie. Ce paysan
de la région de Mascara, tout analphabète qu'il était, avait montré
plus d'intelligence en matière de contact d'un peuple avec un autre que
Robert Montagne, professeur au Collège de France, anthropologue de la
conquête française au Maroc. Ces deux anecdotes sont instructives au
sujet des processus identitaires et montrent que l'identité n'est pas
une essence ou une substance anhistorique ; c'est une construction des
acteurs eux-mêmes. Tout comme il y a un islam berbère caractérisé par
les confréries et le soufisme, il y a une arabité maghrébine différente
de celle du Machrek. C'est ce qui fait que le Maghrébin est différent
de l'Egyptien ou de l'Irakien, et que la langue parlée aussi y est
différente.
La question de la langue
D. Labidi soulève le problème de la langue classique avec la même
démarche qui réifie la catégorie d'arabité vidée de son contenu
historique. C'est ainsi qu'il vénère l'arabe classique — parlée nulle
part dans le monde arabe qu'il le veuille ou non — tout en méprisant
l'arabe parlé sur lequel il a des préjugés inacceptables de la part
d'un sociologue, surtout de sensibilité de gauche. La langue parlée est
celle du peuple, celle de la vie quotidienne de Mdine Jdida et Bab el
Oued, celle avec laquelle il exprime ses joies et ses souffrances. Le
mépris élitiste (el khassa) pour cette langue du peuple (el amma) ne
sied pas D. Labidi, ancien dirigeant de l'UNEA pour qui, comme
étudiants, nous faisions grève pour le faire libérer des prisons de
Boumediene. Avec d'autres, il fait croire que le dialectal est apparu à
la suite de la domination européenne qui aurait appauvri culturellement
la société. Pourtant le chi'r el melhoune (poésie orale) au Maghreb,
qui s'exprime en darija, date au moins du 16èm siècle comme l'attestent
les poèmes de Sidi Lakhdar Bekhlouf en Algérie et Sidi Abderahmane el
Majdoub au Maroc. (Je renvoie aux travaux sur le turath de l'équipe de
recherche du CRASC, Université d'Oran, menés par Ahmed Amine Dellai,
Rahmouna Mehadji et Hadj Méliani, publiés dans Les Cahiers du CRASC n°
2 et 4, 2002, n° 10, 2005 et n° 15, 2006, consacrés à des auteurs du
melhoun comme Sidi Lakhdar Benkhlouf, Abdelkader Khaldi, Mestfa Ben
Brahim et d'autres encore. Outre les qualités littéraires des documents
exploités (poèmes, contes, récits), ce travail montre que l'arabe
dialectal est antérieur à la colonisation, remettant en cause le mythe
selon lequel il est une forme dégradée de l'arabe classique apparue au
XIXème siècle). Le mépris pour cette langue permet à D. Labidi d'éviter
le problème de la profonde diglossie dans les pays arabes : la langue
écrite n'est pas parlée et la langue parlée n'est pas écrite. Tout le
monde reconnaît que cette diglossie est le principal problème culturel
des pays arabes. Et ce n'est pas en encensant la langue écrite et en
méprisant la langue parlée que la question sera réglée. Cette question
a été débattue dès la fin du XIXe siècle en Egypte et jusqu'aux années
1930, à une époque où ce pays avait des intellectuels dignes de ce nom.
Lotfi Sayyid avait préconisé la voie nationale, c'est-à-dire la
promotion de l'arabe égyptien en créant des mots nouveaux et en faisant
des emprunts aux langues étrangères, après avoir formalisé la
grammaire. Taha Hussein s'était opposé à cette perspective, craignant
que l'Egypte ne se coupe du riche patrimoine de la civilisation
arabo-islamique véhiculée par la langue classique. Il a alors proposé
de rénover celle-ci, de la simplifier pour en faire un outil de la
modernité et de la vie quotidienne. S'appuyant sur le travail
qu'avaient déjà fourni les journalistes Syro-libanais qui avaient créé
Al Ahram, il a appelé à la généralisation d'un enseignement moderne
qui, à terme, aurait fait disparaître la diglossie.
C'est cette solution de Taha Hussein qui a été retenue par les
mouvements nationalistes au Machrek et au Maghreb, rejetant la
proposition de Lotfi Sayyid qui compromettait, pensait-on, l'unité
future du monde arabe.
La langue arabe utilisée dans l'enseignement et par la presse est une
langue moderne, capable de véhiculer les sciences les plus abstraites,
mais elle a été desservie par les politiques culturelles des régimes
arabes qui ne lui ont pas permis de véhiculer un savoir moderne, faute
de traduction des grands penseurs de la modernité. Comptant 12 millions
d'habitants, la Grèce traduit plus que le monde arabe qui en compte
trois cents millions ! Kamel Daoud, que D. Labidi traite d'aliéné et
d'auto-raciste, est né après l'indépendance et est le produit de
l'école algérienne. Il faut s'en prendre à l'école et au bilan du
régime du parti unique pour avoir dévalorisé la langue arabe auprès des
jeunes. Déjà en 1970, Jacques Berque constatait que la manière avec
laquelle l'Algérie menait l'arabisation survalorise la francité. La
question de la langue arabe est celle du contenu qu'elle véhicule et
qu'elle exprime. Djamel Labidi cite la France qui avait créé les Ecoles
Normales pour former des instituteurs dont la mission était de «
normaliser » la pratique linguistique des jeunes écoliers Français
élevés dans différentes langues régionales. C'est juste, mais il oublie
l'essentiel : dans les Ecoles Normales françaises, ce n'était pas Saint
Augustin et Saint Thomas d'Aquin qui étaient enseignés, mais plutôt
Descartes, Montesquieu, Rousseau
Ce qui a porté atteinte à la langue
arabe, c'est le contenu qu'elle véhicule. La langue arabe, par sa
beauté, est un patrimoine de l'humanité et les Algériens y sont
attachés. Ils seront encore plus attachés à elle lorsqu'elle offrira à
la jeunesse étudiante la pensée de Hobbes, Kant, Foucault, Geert
Les
Algériens font partie de l'Humanité et leur élite a besoin de débattre
des idées des plus grands penseurs de la modernité. Avec la langue
arabe seule, ce n'est pas possible de mener une telle réflexion. A qui
la faute ? A Kamel Daoud ? Non, la faute incombe au système du parti
unique dont les effets néfastes se feront encore sentir pendant
plusieurs années. La conclusion qui s'impose est que Kamel Daoud est
attaché à son peuple et Djamel Labidi est encore sous le charme de
catégories réifiées du discours nationaliste de la période coloniale.
***
La troisième mi-temps
Djamel Labidi,
Le Quotidien d'Oran du 2 janvier 2010
Le match Egypte-Algérie n'en finit plus, de prolongations, en prolongations. Certains s'acharnent même à siffler une troisième mi-temps consacrée à un débat sur l'identité algérienne. Ironie de l'Histoire, au même moment se déroule en France un débat sur l'identité française, lequel s'est transformé en une campagne anti-islam et anti-arabe.
Chez nous, c'est le match Egypte-Algérie qui est le prétexte à imposer un débat sur l'identité algérienne. Et de la même façon, le débat débouche, sous la plume de quelques journalistes algériens d'expression française, sur des attaques centrées sur la dimension arabo-islamique de l'identité algérienne et sur la langue arabe, voire sur des formulations qui frisent le racisme, ou plus exactement l'auto-racisme.
Coïncidence ? Je ne crois pas. L'aliénation coloniale a la vie dure. Le simple rapprochement entre ces deux faits, la simultanéité et le contenu de ces deux débats devraient donner à réfléchir sur la persistance de ce phénomène d'aliénation, et son résultat: l'auto-mépris.
Il faut reconnaître qu'en France ce dévoiement du débat vers l'araphobie et l'islamophobie a tout de suite trouvé des forces généreuses et puissantes, notamment intellectuelles, pour le dénoncer et le contrer.
Mais chez nous, tout se passe comme si s'agissant de tout ce qui est arabe, certains s'autorisaient à dire n'importe quoi, à pratiquer le dénigrement systématique, et à ne même pas éprouver le besoin de soumettre ce qu'ils disent au contrôle des faits ou de la simple logique.
De la pathologie linguistique
Il y a des choses qu'on ne peut laisser passer. Ainsi, par exemple, de cet article paru dans le Quotidien d'Oran sous le titre «L'inévitable décolonisation horizontale» (K. Daoud,
Le Quotidien d'Oran du 17 décembre 2009). Je vous parlais plus haut de racisme. On peut penser que j'exagère. Pas du tout. Dans cet article, le mot Arabe est mis à dessein entre guillemets. Ainsi que le mot Maghreb. On doute, on se dit qu'on a mal vu, qu'on a mal lu, que c'est trop gros, qu'un Algérien ne peut faire ça, que les guillemets ont dû être utilisés dans une autre signification. Mais non, c'est bien du mépris. L'auteur confirme lui même le sens qu'il donne à ce mot car il dit qu'il faut le comprendre comme, je le cite, «la désignation coloniale et occidentale (les Arabes sur la rime de «travail arabe» ou sur le mode de l'Arabe de Camus)». A Paris, un jour, une dame française m'avait indiqué la librairie Avicenne que je cherchais en disant c'est «une librairie arabe» pour rapidement s'excuser d'avoir employé ce qualificatif. Je lui avais dit doucement : «Je suis fier d'être Arabe». Il y a un proverbe chez nous qui dit qu'«il n'y a que l'âne qui renie ses origines». J'ai toujours trouvé ce proverbe bien dur avec l'âne.
Mais continuons : l'auteur de l'article répugne même à utiliser le mot arabe pour parler de la langue parlée en Algérie. Il préférera la nommer «l'algérien» plutôt que de dire arabe parlé. Evidemment, il ne pouvait pas car il aurait été alors en contradiction avec lui-même puisque si l'Algérie parle arabe, c'est qu'elle est quelque part arabe. C'est comme si certains perdaient toute cohérence dès qu'ils traitent de la question de l'arabe.
Nous découvrons, le monde découvre ainsi, qu'il y a une langue qui s'appelle «l'algérien». Il doit y avoir aussi probablement le suisse, pour les suisses francophones, le belge, le brésilien comme langue du brésil et non le portugais, l'américain au lien de l'anglais, etc.
De cette langue, «l'algérien», il dira encore sans se soucier de la contradiction «que ce n'est pas encore une langue et ses mots sont rares, difformes». Ceci, déjà, n'est pas vrai car l'arabe parlé est authentiquement de l'arabe, à condition de le parler réellement et non ce sabir infâme fait d'un mélange réduit de mots français et arabes à quoi certains voudraient réduire le peuple algérien pour l'enfermer dans un bégaiement permanent et l'empêcher de s'exprimer, mais nous y reviendrons.
Mais en attendant, si «ce n'est pas encore une langue», comme le dit l'auteur de l'article, dans quelle langue s'exprime-t-il donc ? Evidemment en français. Nous y voilà donc. Que de contorsions pour cacher ce problème qui apparaît d'autant plus qu'il le cache et qu'il n'en dit pas un mot dans tout l'article. Ce problème qui fait que tout ce qu'il dit, que tout ce qu'il écrit sur l'arabe, il le fait en français et que ceci peut expliquer cela. Je ne dis pas qu'il ne faut pas écrire en français. La preuve je le fais. Il est même très possible de défendre la langue arabe en français. Mais c'est tout autre chose que de se servir du français pour théoriser une aliénation, pour s'évertuer à cacher ce problème fondamental pour tout intellectuel, celui de son rapport avec sa langue, et donc avec sa société, et donc avec son peuple.
Là est la source du malaise permanent, des incohérences, dont je viens de signaler quelques-unes, des contradictions, de la véritable pathologie entourant, dans certains milieux, la question du rapport avec la langue. Et puisque nous y sommes, disons nous nos quatre vérités en tant qu'Algériens. Il y a chez nous des milieux socioculturels, et je parle en connaissance de cause puisque j'en viens, qui vivent dans un inconfort, un malaise permanent concernant la question de la langue. L'Algérien francophone a développé une véritable névrose concernant la langue arabe. Il est supposé par définition la connaître puisqu'ils est par définition Arabe, comme on le lui rappelle, aussi bien ici qu'à l'étranger, or il ne la connaît pas. Il est supposé être bilingue, mais il est en réalité monolingue, ne pouvant écrire, penser, réfléchir qu'en français. Il parle chez lui et dans son milieu en français, il travaille en français, il pense en français, il aime même en français. Cependant il doit aussi parfois descendre, dans la rue, côtoyer le peuple, l'Algérie profonde. Or parler en français, dans une Algérie qui hait le colonialisme, c'est se mettre au-dessus du peuple, c'est réveiller des hostilités, c'est risquer des tensions dans les relations sociales. L'Algérien francophone va alors faire semblant de la baragouiner l'Arabe, introduisant ici et là des mots arabes dans son français ou arabisant des mots français, d'où ce sabir, ce bégaiement continuel. Il vit, en Algérie comme à l'étranger, dans un mensonge permanent sur son identité culturelle, non pas celle du peuple algérien, mais la sienne. La solution serait simple : se libérer, se réapproprier sa langue. C'est celle choisie par les meilleurs des Algériens francophones, notamment pendant la Révolution nationale au moment où l'enthousiasme national était très fort. Techniquement, apprendre une langue ne pose aucun problème. Le même Algérien francophone, qui pendant 10 ans, 30 ans, n'a pas appris l'arabe, notamment littéraire, peut apprendre en quelques mois l'anglais ou le russe quand il a vécu dans ces pays. Pourquoi ? Il y a probablement une raison psychologique: il n'apprend pas l'arabe, car il est supposé le connaître. Mais surtout, il y a des raisons sociales: la langue, c'est aussi le pouvoir et la langue française continue à donner bien des privilèges et influencer la hiérarchie sociale. La tentation est alors grande de défendre le statu quo, de combattre et même de haïr ceux qui veulent le remettre en question. La schizophrénie n'est alors pas loin, mais une schizophrénie sociale, à laquelle on apporte les ressources de l'idéologie: il déclarera alors qu'il n'est pas Arabe pour ne plus avoir à le prouver. Il érigera son sabir, ou le sabir à l'emploi duquel il encourage le peuple, en langue nationale, comme la véritable langue vivante, puisqu'elle est celle de la rue, de la «vie réelle»: «One, two, three, viva l'Algérie (prononcer «l'Algérrrréé»)», voilà la langue étrange, «incroyable» pour laquelle il versera une larme de tendresse et tout le programme culturel qu'il proposera au peuple. Tant pis si la jeunesse ne pourra pas s'exprimer, il lui suffira que lui puisse le faire, et exprimer des idées complexes et abstraites en... français. Et qu'importe là que son français si châtié, si littéraire, ne soit pas la langue de la vie réelle en Algérie. Il théorisera alors, proclamant que le français est «un élément de notre identité culturelle», que «l'Algérie est pluriculturelle, plurilinguistique», bref une idéologie sur mesure pour lui.
De l'aliénation
Il érigera son aliénation culturelle en acte libérateur. C'est ce que fait d'ailleurs l'auteur de l'article dont nous parlons lorsqu'il décrète que le rejet de l'arabe est «un acte de décolonisation horizontale». Pourquoi horizontale ? Mais passons. L'anachronisme de l'affirmation est évident: c'est employer une catégorie relative à un phénomène de l'Histoire contemporaine, le colonialisme, à un processus vieux de 14 siècles, celui de l'enracinement de la dimension arabo-islamique de notre identité. C'est comme si quelqu'un niait que la France soit latine parce que les Gaulois ne l'étaient pas ou que les Francs étaient une tribu germanique. Ou que l'Angleterre est bretonne puisque les Anglo-Saxons (dont une tribu germanique les Angles a donné son nom à l'Angleterre) y sont arrivés après les Bretons entre les 5e et 7e siècles. Y a-t-il eu durant quatorze siècles une guerre de libération anticoloniale contre «le colonialisme arabe» ?
Tout cela est évidemment absurde. Et pourtant, on est obligé de le relever car certains n'hésitent pas à répéter cette affirmation ridicule historiquement, comme cela a été le cas ces dernières semaines dans quelques journaux d'expression française.
Le ridicule devient dangereux lorsque l'appartenance identitaire est réduite à une appartenance ethnique, voire raciale: «les Arabes, c'est l'Arabie Saoudite, c'est la péninsule Arabique et pas nous», avec l'opposition comme on a pu le lire dans certains journaux entre arabité et amazighité. On sait à quelles dérives racistes a pu conduire, là où elle a été encouragée, cette vision ethnique. Or on sait que les Arabes s'identifient par des liens linguistiques, culturels et historiques. Il ne reste plus alors qu'à identifier les Egyptiens aux conquérants arabes, et la boucle de la haine est bouclée.
C'est ainsi que les clichés sur les Egyptiens «qui nous auraient imposé l'arabisation dans les années 60" et même «exporté l'islamisme» sont réapparus et ont été martelés dans divers écrits dans des journaux, sur des forums algériens d'expression française. Ce serait donc une énorme coïncidence que la langue arabe soit la langue nationale et officielle du Maroc, de la Tunisie, de la Libye, de la Mauritanie, des Sahraouis ? Ce serait donc les Egyptiens qui leur auraient imposé, à eux aussi, «l'arabisation» ?
Quant à l'islamisme, c'est un phénomène mondial, qui ne concerne pas que l'Algérie, et dont l'analyse est donc bien plus complexe. Il reste qu'il est inquiétant que de telles incohérences puissent trouver un écho et arriver à dresser les uns contre les autres des Algériens.
L'aliénation est productrice de haine. Comme son nom l'indique, elle consiste à se regarder avec les yeux de l'autre, à lui être subordonné. La France voulait naturellement justifier le colonialisme et légitimer sa présence en disant qu'elle n'était arrivée en Algérie qu'après d'autres occupants (les Romains, les Byzantins, les Turcs, etc.) dont les Arabes. Le colonisé aliéné va reprendre la même affirmation sans remarquer qu'elle est suspecte du fait même qu'elle vient du colonisateur. Fanon, dans «Peaux noirs et masques blancs» a bien décrit ce processus de l'auto-racisme, de l'auto-mépris, où le colonisé intègre les valeurs et la culture du colonisateur, où il se déteste lui-même, et où il déteste dans l'autre colonisé l'image qu'il lui retourne, et comment alors les colonisés se déchirent entre eux, comme nous l'avons fait pour le match Egypte-Algérie à la grande satisfaction de ceux qui nous dominent. Ainsi, chez nous, «l'arabisant» et le «francisant» (appellations bizarres et affreuses qui nous ont été transmises par le colonialisme) sont un couple infernal, produit par le colonialisme, où l'un ne peut pas exister sans l'autre, et où chacun déteste le reflet que lui renvoie l'autre.
Le comble, c'est lorsque notre partisan de «la décolonisation horizontale», après avoir mis des guillemets au nom «Arabe», et prouvé ainsi sur lui-même la pertinence de l'analyse de Fanon sur l'aliénation, tente de détourner cette analyse en appelant à la libération de l'aliénation «à la colonisation arabe». Il va même jusqu'à pasticher le titre du livre de Fanon en le transformant en «peaux algériennes, masques «arabes» (les guillemets sont encore de lui). Ainsi donc, après la langue qui s'appelle «l'algérien», on découvre qu'il y a aussi une «peau algérienne».
Et puis il y a l'affirmation que la langue arabe classique, littéraire, «la langue de l'école» est une «langue morte», discours combien de fois entendu. Morte, par rapport à quoi ? Par rapport à cette langue, l'«algérien» dont il parle. Je demande à chaque lecteur d'essayer de dire en «algérien» (au sens de sabir) ou même en arabe parlé tout ce qui vient d'être écrit ici, ou, dans n'importe quel article en langue française. C'est évidemment impossible. Le résultat est clair, et le but avec: nous contraindre au silence, à ne pas pouvoir écrire, penser dans notre langue, raisonner scientifiquement, exprimer une pensée fine, nuancée, abstraite, élégante, courtoise, civilisée. Il n'y a pas de civilisation sans langue littéraire.
Et qui a dit qu'il fallait enseigner à l'école la «langue de la maison», la «langue maternelle» ou la langue de la rue. Cela n'a existé dans aucun pays. De telles affirmations n'ont de succès que parce qu'elles sont basées sur l'ignorance de beaucoup de gens sur le processus de développement linguistique. C'est au contraire la langue de l'école, la langue littéraire qui est devenue partout la «langue de la maison», la langue maternelle grâce au développement de l'enseignement et sa généralisation. En France, ce n'est qu'au 19e siècle et au début du 20e que ce processus s'est opéré: des Ecoles normales ont été créées alors, précisément, comme leur nom l'indique, pour «normaliser» le français, pour enseigner le même français, le français littéraire partout. Et le corps des instituteurs a été parallèlement créé dans le même but, comme référence de la langue, comme institution (d'où son nom) pour diffuser la langue littéraire et unifier la langue de la nation. En Italie, c'est la langue littéraire de Rome qui est celle de l'école et le processus n'est pas achevé, avec une diglossie qui subsiste notamment avec l'italien du Sud, etc.
Et comment peut-on qualifier la langue arabe littéraire de «langue morte», alors qu'elle est celle de milliers de journaux, de centaines de radios, de dizaines voire de centaines de chaînes de télé, de dizaines de milliers de sites Internet, que des chaînes étrangères comme France 24 et d'autres savent l'importance d'avoir une chaîne de télé en arabe, que la langue arabe est l'une des langues principales de l'ONU, que Microsoft, pour des raisons commerciales (350 millions de consommateurs arabes), sort son Windows en arabe avant le français, que Google donne la plus haute importance à son moteur de recherche en arabe et a racheté dans ce sens Maktoob, le grand moteur de recherche arabe.
L'Algérie serait-elle le seul pays où l'on puisse dire et écrire des énormités sur la langue arabe ?
Retour a la colonisation ?
En réalité, cette affirmation que la langue arabe classique est une langue morte comme toutes les autres affirmations remettant en cause notre identité n'ont rien de nouveau.
Il est faux de dire, comme on a pu le lire dans plusieurs journaux algériens francophones, que le match Algérie-Egypte a été «l'étincelle», le déclencheur de la «prise de conscience de notre véritable identité et que nous ne sommes pas arabes». Les arguments présentés dans ce sens sont répétés, rabâchés, ressassés depuis longtemps. Le match n'a été que l'occasion de les ressortir dans une campagne médiatique et de leur chercher une justification émotionnelle.
Ils n'ont rien de nouveau aussi au sens où ces arguments font partie de la panoplie de l'idéologie coloniale sur la langue arabe et la question de l'arabité de l'Algérie. La France coloniale avait décrété l'arabe littéraire langue morte pour la raison que c'était la langue qui pouvait concurrencer le français. L'arabe parlé ainsi que l'amazigh ne lui faisaient pas peur car ils ne pouvaient évidemment remplacer le français dans la vie administrative, économique, etc. C'est la raison aussi qui explique qu'aujourd'hui c'est l'arabe littéraire qui est régulièrement attaqué. Une méthode diabolique avait été utilisée par le colonialisme français pour suggérer que l'arabe classique était une langue morte: celle de permettre le concernant l'usage du dictionnaire dans les lycées en Algérie, de la même façon que pour le latin. Ainsi s'est établi un élément de l'argumentaire linguistique colonial, à savoir que l'arabe parlé est la langue nationale de l'Algérie et qu'il est issu de l'arabe classique comme le français du latin.
Après l'indépendance, la politique «d'arabisation» (encore un mot perfide puisqu'il sous-entend que nous sommes à arabiser et donc pas Arabes), cette politique n'a eu d'autre but que de rechercher un équilibre entre l'arabe et le français, une coexistence entre ces deux langues, si on s'en tient aux faits, et si donc on analyse cette politique à travers ces résultats et non les intentions proclamées. Le résultat a été que tout est en double chez nous, avec la dichotomie, et les conflits qui en découlent : 2 élites, l'une en arabe, l'autre en français qui ne communiquent pas entre elles, 2 universités l'une en arabe, l'autre en français, 2 administrations, 2 presses, etc. Comment la nation peut-elle garder ainsi son équilibre mental.
Là est l'explication de cette pathologie dont nous souffrons dans la communication entre Algériens. La situation atteint parfois des sommets dans l'incohérence: le 9 novembre, je l'avais noté, le ministre de l'Intérieur s'est exprimé en français à la télévision à la chaîne arabe, nationale, mais, comme d'habitude, pas de traduction de son propos. De même le ministre des Affaires étrangères devant le corps des ambassadeurs algériens va parler en français, le 8 novembre, et même au Caire le 13 novembre. Toujours pas de traduction à la chaîne nationale, comme chaque fois qu'un Algérien parle français. Mais il suffit que ce soit un étranger qui parle en français à la télé et aussitôt la traduction en arabe se déclenche. C'est pourtant dans les deux cas du français. On nage dans l'absurde. Par contre, à Canal Algérie, tout propos en arabe est traduit en français.
Nos deux langues nationales sont brimées dans leur propre pays : l'arabe et l'amazigh. C'est plus facilement perçu pour l'amazigh que pour l'arabe. Et pourtant, le statut de langue officielle et nationale de l'arabe n'est souvent que théorique. Beaucoup de hauts responsables n'en tiennent pas compte même dans leurs interventions en public. Elle aussi est victime. Dans la haute administration et la plupart des ministères, la langue de travail est le français. De même, dans la plupart des secteurs d'activité économique, notamment modernes (télécommunications, informatique, énergie, etc.). La publicité est presque toujours en français, etc. Le parcours de la jeunesse instruite en arabe, et c'est la grande majorité des jeunes, s'apparente à un parcours du combattant: dans les réunions administratives et même officielles, le français sera utilisé et le jeune se taira. Il ne pourra pas remplir la plupart des formulaires. Dans les restaurants de qualité, on lui tendra un menu en français et on lui parlera en français, et il préférera ne pas y aller, etc. On imagine les complexes, les frustrations et donc la révolte qui peuvent en découler. Exclu, marginalisé car instruit, cultivé mais... dans la langue de son pays. Ce n'est pas ce que voulait notre Révolution nationale. Qu'on examine bien et on verra que bien des tensions, bien des non-dits, bien des conflits ouverts ou masqués, bien des particularités de la vie sociale de notre pays s'expliquent par ces tensions culturelles.
***
L'inévitable décolonisation horizontale
Kamel Daoud, Le Quotidien d'Oran du 17 décembre 2009
Depuis le «Match» du 18 novembre dernier entre l'Algérie et Le Caire
capitale de l'arabité alimentaire, et depuis la vague d'insultes des
médias égyptiens, beaucoup d'Algériens (sur la voix de la guérison) se
sentent singulièrement légers et presque convalescents : nous avons
compris, brusquement, pour beaucoup, que nous n'étions pas «Arabes».
Pas «Arabes» au
sens généalogique du terme et encore moins au sens culturel exclusif,
malgré des décennies de conditionnement, de déni et de violence. Nous
ne l'étions même pas au sens panarabique, ni au sens de l'histoire de
chacun depuis longtemps déjà. Nous l'étions par la langue officielle,
l'école, la désignation occidentale et coloniale (les arabes sur la
rime de «travail d'arabe» ou sur le mode de l'Arabe de Camus). Nous
l'étions parce que nous y croyons avec violence sur soi. Puis,
brusquement, nous avons compris que... nous ne l'étions pas ! Que
l'arabité n'est pas une nationalité : au mieux, c'est un héritage, au
pire, elle peut être une maladie nombriliste comme en Egypte ou un
prétexte politique pour une colonisation par les pairs. C'est une
attitude face au monde et pas une nationalité fixe. Les médias
égyptiens et leurs insultes nous y ont donc obligés : nous sommes
«Autre». D'abord parce qu'être Arabe à leur ressemblance nous incommode
violement aujourd'hui, ensuite, parce que nous avons ressenti le besoin
d'être nous-mêmes puisque nous ne pouvions pas être quelqu'un d'autre
que nous-mêmes. Ensuite, parce que c'était vrai : nous n'avons pas
besoins d'être Arabes pour être musulmans, ni d'être musulmans pour
être Algériens.
Mais, bien des jours après avoir coupé cette corde de soumission, que
l'on prenait affectueusement pour un cordon ombilical à cause du
panarabisme et de la langue «sacrée», mais très morte, nous flottons,
heureux mais désemparés. Tous autant que nous sommes. Avec, pour
chacun, une forme et formule pour une unique question : si nous ne
sommes pas Arabes, qui sommes-nous alors ? Pas Arabes, c'est sûr : se
dire Arabe, aujourd'hui, ce n'est d'abord pas une nationalité, ensuite,
ce n'est pas vrai, ensuite c'est presque mendier quelque chose à la
porte de gens qui se croient plus Arabes les uns par rapport aux autres
et qui ne veulent pas de nous, nous «casent» dans le «Maghreb», sorte
de banlieue confessionnelle et de quartier périphérie du centre
«Moyen-oriental».
Et, c'est pourquoi, chaque fois que je rencontre, depuis des jours, un
fanatique de cette arabité présumée, cela me rappelle le colonisé
aliéné de Frantz Fanon, le portrait du «malade» en mal d'émancipation,
l'indigène au rêve musculaire de fuite en avant. «L'indigène est un
être parqué, l'apartheid n'est qu'une modalité de la compartimentation
du monde colonial. La première chose que l'indigène apprend, c'est à
rester à sa place, à ne pas dépasser les limites. C'est pourquoi les
rêves de l'indigène sont des rêves musculaires, des rêves d'action, des
rêves agressifs. Je rêve que je saute, que je nage, que je cours, que
je grimpe. Je rêve que j'éclate de rire, que je franchis le fleuve
d'une enjambée, que je suis poursuivi par des meutes de voitures qui ne
me rattrapent jamais. Pendant la colonisation, le colonisé n'arrête pas
de se libérer entre neuf heures du soir et six heures du matin.» a
écrit ce visionnaire. Etrange portrait de notre victoire sportif sur le
«centre idéologique égyptien». Etrange similitude entre le rêve
«musculaire» de la nouvelle Algérie et la mollesse de ses élites
rêvassant encore sur l'assimilation identitaire. A relire l'œuvre de
Fanon en remplaçant (avec abus certes) négritude par algérianitude.
Sauf qu'il s'agit d'une colonisation horizontale cette fois-ci.
Latérale. La verticale a été celle des Français et l'oblique celle des
Ottomans. L'aliéné qui vit le drame de sa peau noire avec masque blanc.
A reformuler : peaux algériennes, masques «arabes».
Mais si je ne suis pas Arabe, qui suis-je alors ? Berbère ? Berbériste
? Autonomisme ? Culturaliste ? Non. Là aussi, je me sens comme une
brebis capturée par un chant de sirène non comestible : je ne suis pas
Arabe et je n'aime pas ceux qui se disent Amazighs à ma place et mieux
que moi parce qu'ils parlent amazighs alors que moi, la colonisation
horizontale m'a transformé en arabophone. Si je n'ai pas aimé être un
Arabe de seconde classe, je n'aime pas aussi me sentir un Amazigh de
seconde classe. Encore une fois, à cause de la langue, d'une langue mal
partagée. La colonisation horizontale arabe a produit des colonisés de
l'arabité, revendiquée par l'assimilé comme une constante nationale,
mais a produit aussi un autre mal dérivé : des maquis de l'identité,
poussés vers la montagne et le radicalisme, promptes à l'exclusion et
fascinés par des retours impossibles vers des origines privatisées,
folklorisées.
Pourquoi est-ce toujours au passé (numide ou «arabe») de définir mon
Présent ? Pourquoi je ne peux pas me dire «Algérien» alors que j'habite
l'Algérie et que je parle algérien ? Pourquoi lorsqu'on parle de
l'amazighité des Algériens on tourne le regard automatiquement vers la
Kabylie et pas vers le sud ou l'ouest ou le reste du pays et des
Algériens ? Pourquoi je devrais avoir honte de ne pas être Kabyle et me
sentir mal quand je me dis ne pas être Arabe ? Parce que la réponse
était sous mes yeux et je ne l'ai pas compris : je suis Algérien et ma
langue officielle est l'algérien. C'est la langue de la majorité qui
n'exclut personne, contrairement aux autres langues concurrentes. Et
mon algériannité est comme une parcelle de terre nouvelle : dedans, il
n'y a encore ni palmiers, ni oliviers, ni contes, ni traces, ni
cimetières d'ancêtres, ni signes exhumés. Mais c'est à moi. Ce n'est
pas encore une langue et ses mots sont rares, difformes, venus de
partout et pas encore sculptés, mais c'est moi et c'est à moi et dans
ma bouche et mon corps, dans la langue de ma mère et de mes enfants. Je
n'en ai pas honte et j'en suis fière. Un jour, elle s'écrira. Deux
histoires pour conclure : un coopérant européen me raconta sa rencontre
avec le recteur d'une université de l'ouest à qui il demanda où il
pouvait apprendre l'algérien «comme on le fait en Tunisie ou au Maroc»
? Le recteur lui répondit offusqué : «mais l'algérien n'est pas une
langue !!!». Ne remarquant pas que c'est une nationalité dont il a
honte tout en s'en revendiquant dans son hyper-nationalisme alambiqué,
adepte du «Vive l'Algérie et à bas l'Algérien» !
La seconde histoire ? Elle est heureusement plus belle et plus triste.
C'est le fils de l'auteur de ces lignes qui posa la question à son père
il y a deux semaines : «comment s'appelle la langue que nous parlons ?»
«Quelle langue ?» j'ai interrogé curieux : «Celle de l'école ?». «Non,
m'expliqua l'enfant, notre langue de tout les jours, toi et moi, pas
celle des livres et de l'école. La langue qu'on parle ?». C'est
l'algérien, ta langue, j'ai répondu. Etrange crime contre soi : on
désigne comme langue officielle une langue morte que nous parlons avec
effort, et nous appelons une langue vulgaire, la langue de nos mères et
de nos femmes, celle qu'elles utilisent pour nous consoler et que nous
utilisons pour aimer, haïr, raconter, se rencontrer et qui nous
rappelle nos racines et pas les turbans des autres. La décolonisation
horizontale ? Elle est en marche. Elle se fera dans la douleur et la
violence. Ceux qui se croient «Arabes» là où les autres pays arabes
parlent leur langue, traduisent les livres dans leurs vulgates,
«doublent» les dessins animés de leurs enfants dans la langue de leur
pays, ces «Arabes» assimilés finiront par se réveiller : l'arabe n'est
ni la nationalité de l'Islam ni une nationalité. C'est ce qu'on nous a
mis dans la bouche après l'Indépendance, après des siècles de
colonisation qui nous ont presque tout volé, tout détruit et qui nous
ont laissés désemparés, cherchant qui mimer. Etrange trébuchement de
l'identité : en voulant savoir qui nous sommes, nous sommes remontés à
plus loin que la colonisation française pour retomber dans les travers
d'une colonisation plus ancienne et que nous avons confondu avec notre
portrait que nous renvoie notre terre.