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Comment va le Maroc ?

Tribune Libre - Lounès Saâd

L’élection surprise du Sahraoui Mohamed Cheikh Biadillah à la Présidence de la Chambre des Conseillers le 13 octobre a provoqué un séisme dans la classe politique marocaine qui a failli déboucher sur une crise institutionnelle. Déçu d’avoir perdu ce poste stratégique, le Rassemblement National des Indépendants (RNI), membre de la coalition avec sept portefeuilles, avait menacé de quitter le gouvernement avant de se raviser.

MC Biadillah est le secrétaire général du nouveau Parti Authenticité et Modernité (PAM) créé par l’ex-ministre de l’Intérieur Fouad Ali El Himma en juin 2008 et qui se retrouve un an plus tard premier parti au Parlement «alors qu’il n’a même pas participé aux législatives de 2007». Ce «dysfonctionnement institutionnel» dénoncé par l’opposition est le résultat de la balkanisation partisane et la transhumance des élus.

Le PAM s’est nourri de la fusion de plusieurs petits partis et du nomadisme des «commerçants politiques» qui se vendent au plus offrant et transitent sans scrupules d’un parti à un autre.

Cette ébullition de la sphère politicienne, à laquelle s’est greffée une lourde et surprenante répression contre la presse, contraste avec le dynamisme soutenu de l’activité économique et une stagnation inquiétante des inégalités sociales.

Les élites s’interrogent et c’est ce qui a poussé l’hebdomadaire La Vérité à poser la question «Comment va le Maroc ?» lors d’un débat animé le 23 octobre à Casablanca par deux jeunes et brillants membres du gouvernement, Mohamed Boussaïd du RNI, Ministre du Tourisme et Ahmed Reda Chami de l’USFP, Ministre de l’Industrie. A leurs côtés, Mohamed Tamer, président de la Confédération Générale des Entrepreneurs Marocains (CGEM) représentait le patronat et Abdelilah Benkirane, secrétaire général du Parti Justice et Développement (PJD) exprimait la voix de l’opposition.

La croissance économique se porte bien

Les ministres ont tenu un discours positiviste en mettant en valeur les formidables acquis économiques et en les étayant par les chiffres. M Boussaïd a insisté sur l’excellent bilan des dix ans de règne de Mohamed VI qui a tourné la page du passé trouble de son père par l’initiative de l’Instance Equité et Réconciliation. Le ministre a noté les avancées considérables des réformes structurelles dans la gouvernance du pays. Il a mis en exergue les bons choix stratégiques d’ouverture économique, de libre échange, d’encouragement aux IDE, … La clarté des stratégies sectorielles a donné à l’économie marocaine une visibilité à long terme, des feuilles de route sur plusieurs années rassurantes pour les investisseurs nationaux et étrangers.

Il s’est félicité de la fédération de toutes les énergies dans les domaines touristiques avec le Plan Azur et la Vision 2010, et agricole avec le Plan Maroc Vert. Le lancement des grands travaux d’infrastructures de transport (TangerMed, rail, autoroute, eau, énergie, …) a remis en valeur le positionnement géostratégique du Maroc. Cette visibilité mondiale a renforcé l’ancrage de l’économie marocaine avec l’UE qui lui accordé un statut avancé attractif pour l’investissement industriel.

Pour M Boussaïd, la réflexion du Cabinet Royal et du gouvernement ne faiblit pas. Elle continue sur les grands enjeux et défis. Le Maroc ne lâchera rien sur la question nationale du Sahara et engrange les soutiens étrangers qui renforcent le consensus national sur l’initiative d’Autonomie régionale et son élargissement à tout le pays.

Les réformes de l’Education et la Justice sont toujours en chantier. La protection de l’Environnement est une priorité du développement durable dont la Charte sera bientôt promulguée.

Le gouvernement fait de la régulation sociale un des axes majeurs de sa gouvernance pour placer l’Homme au cœur du développement, intégrer le monde rural, procéder à un partage équitable des richesses et maintenir la cohésion sociale.

Prenant le relais Ahmed Reda Chami a tenu à mesurer les progrès par les chiffres pour contredire la culture négativiste. Avec une croissance de 5,4% par an, tous les indicateurs économiques sont en progression (PIB, VAI,…). Malgré le climat persistant de la crise mondiale, la Loi de Finances 2010 maintient l’investissement public à un niveau élevé de 163 milliards de dirhams. La dette de l’Etat est contenue à un taux raisonnable de 48% du PIB, et la Caisse de Compensation continue à subventionner les produits de base (eau, gaz, sucre,…) avec un budget de 14 milliards de DH.

Intervenant à son tour, le Président de la CGEM Mohamed Tamer abonde dans le sens des ministres pour exprimer la satisfaction patronale. Les entreprises marocaines et étrangères bénéficient d’un climat d’affaires sain d’encouragement et d’émulation, ainsi que d’une visibilité politique à long terme. Elles trouvent aussi des ressources humaines motivées et bien formées dans les écoles privées marocaines ou provenant de l’étranger.

Il fera cependant remarquer que l’école publique est à la traîne et que la crise mondiale avec la chute du dollar a mis à mal la compétitivité marocaine. Le déficit persistant de la balance des paiements est inquiétant.

Le PJD dénonce le malaise social

La voix de l’opposition islamiste s’est faite entendre par Abdelilah Benkirane qui, bien que reconnaissant les progrès économiques, dénonce le discours du «tout va bien» gouvernemental. Réfutant le langage des chiffres et se plaçant d’emblée sur le terrain politique, il estime que le malaise marocain est avant tout le résultat d’une bipolarisation du pouvoir entre la Monarchie et l’USFP depuis l’indépendance. Ce face à face qui a duré quarante ans a produit un déséquilibre partisan et une méfiance citoyenne vis-à-vis de la faiblesse gouvernementale et des fausses promesses démocratiques.

Pour Benkirane, l’émergence du PAM par «débauchage» partisan a accentué davantage la décrédibilisation de la classe politique. Il reconnaît volontiers que le PJD reste un petit parti, mais il revendique son rôle d’opposant utile pour dénoncer une réalité politique corrompue.

Il s’accorde avec les ministres pour confirmer qu’on ne peut pas dire que le Maroc va mal, mail qu’il est mal à l’aise. Le phénomène de l’abstention électorale est là pour rappeler qu’une crise de confiance découle de l’utilisation des postes politiques comme moyens d’enrichissement personnel.

Il appréhende le manque d’adhésion à l’action étatique du citoyen marocain qui aspire à une meilleure gouvernance que celles des régimes dictatoriaux. Dans ce sens, il insiste pour affirmer que la Monarchie, gardienne des traditions et des institutions, est vraiment une chance pour le Maroc. Pour lui, l’islam et la Monarchie sont les deux socles fondamentaux du peuple marocain que défend le PJD.

A ce stade de son intervention, Benkirane frappe du poing sur la table en disant «Nous sommes tous des partis de Sa Majesté». Les présents dans la salle ont vite compris l’allusion faite au PAM d’El-Himma derrière lequel les acteurs politiques imaginent l’ombre du Roi. Frustré d’avoir été dépassé par l’accélération du PAM, Benkirane dénonce la faiblesse des institutions mal dirigées: «Défendre la Monarchie n’empêche pas le pays d’avoir un vrai premier ministre, un vrai gouvernement, un vrai parlement». Il ne comprend pas la démarche du PAM qui s’est inscrit dans l’opposition «pour s’opposer à l’opposition».

Profitant de l’obligation de la prudence de rigueur des ministres en exercice face aux critiques exprimées dans le débat, Benkirane réagit aux reproches qui lui sont fait sur ses visions pessimistes : «Si on veut aboutir à une réelle démocratie, il ne faut pas apprivoiser les politiques mais les aider.» Les partis restent des relais de proximité nécessaires dans les relations de la Monarchie et des Institutions avec la population. C’est un danger de les affaiblir.

Il conclut en recommandant vivement aux patrons et aux élites de ne pas se cantonner dans des rôles d’observateurs passifs, mais de rejoindre les partis politiques et de se présenter aux élections afin de matérialiser le désir général d’une nouvelle phase qualitative.

L’exubérance de Benkirane, qui a déclenché des éclats de rire dans la salle, a contrasté avec les silences gênés de la coalition gouvernementale qui semble ne pas comprendre la mystérieuse feuille de route du PAM.

Le boulevard vers la prise de pouvoir parlementaire et gouvernemental qui s’ouvre au PAM a certes bouleversé l’ordre établi et appelle à une nouvelle recomposition politique. Mais dans quel sens ? Fouad Ali El-Himma avait pourtant annoncé la tendance «il est temps que la scène politique marocaine soit structurée autour de grands pôles».

Et si l’objectif du nouveau parti de «l’ami du Roi» était tout simplement de remiser l’Istiqlal et l’USFP au placard de l’histoire et en finir avec ce lourd héritage du passé colonial. L’Istiqlal et le socialisme ont-ils encore un sens à la tête d’un Maroc indépendant, moderne et résolument libéral.

Le maintien jusqu’à l’usure de Abbès el Fassi à la tête du gouvernement semble confirmer cette hypothèse de laisser les vieux partis mourir de vieillesse.

Saâd Lounès
25 octobre 2009
 

Commentaires  

 
0 #1 Merci Monsieur SaadJamal 31-10-2009 22:51
merci Mr. Saad pour votre interet à la politique Marocaine et croyez-moi,Monsieur que vous étes si cher au coeur de tous les Marocains qui vous connaissent et qui suivent avec garnd interets touts vos articles si objectifs et si francs.
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0 #2 c pas clairanib 05-11-2009 17:25
Mr lounes est certes un journaliste militant etcourageux mais je me méfie beaucoup et j'incite les marocains a se mefier des gens soutenus par RSF, ainsi que Mr lounes, néanmoins je leremercie pour sa franchise!

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