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Hommage à Abdelfettah Fakihani, Journaliste militant

Tribune Libre - Lounès Saâd

AbdelfettahFakihani.jpgUn anti-héros de l’histoire de la gauche marocaine et des années de plomb vient de disparaître. Abdelfettah Fakihani, journaliste au bureau de l'AFP à Rabat, est décédé à l’âge de 60 ans mercredi 17 juin d'une maladie fulgurante après un mois d'hospitalisation. Il travaillait à l'AFP depuis 1995 et devait partir à la retraite. Il était marié et père d'un enfant de 15 ans.

Natif de Marrakech dans une famille conservatrice d'un milieu populaire, Fakihani est lauréat de l'Ecole normale supérieure, département de la langue française, et fut un brillant étudiant à la faculté de lettres de Rabat. C'était un jeune communiste, dans le style militant de l’époque dans tout le Maghreb, un grand orateur et un des ténors du Front des Etudiants Progressistes créé à la veille du 14ème congrès de l'UNEM (Union Nationale des Etudiants Marocains).

Fakous, comme l’appelaient ses camarades, a joué un rôle important dans la création d'ILAL AMAM (En avant), organisation marxiste léniniste marocaine, dont faisait partie Abraham Serfaty.

Il fut arrêté plusieurs fois avant d’entrer en clandestinité, puis fut incarcéré durant 15 ans en de 1975 jusqu’à sa grâce en 1989. Fakihani et 138 militants de l’organisation d’extrême gauche Ilal Amam avaient été condamnés à la prison à perpétuité pour "atteinte à la sûreté de l’État" au procès de Casablanca de 1977.

Fakihani avait auparavant commencé sa carrière comme enseignant du français à Kouribga (centre du Maroc). Après sa libération, il avait travaillé pour la revue Anfas et le quotidien arabophone Al Alam avant d'être recruté par l'AFP au bureau de Rabat par Ignace Dalle.

Abdelfettah Fakihani était un amoureux de la littérature, la musique, la culture, un exemple d'humilité, de modestie et de gentillesse

Aujourd’hui, c’est un militant qui s’éteint dans le silence. Il a vécu dignement et est mort dignement. Fakihani avait un regard pudique, malicieux, affectif, apaisé. Il portait en lui à la fois la force de la bonté humaine et son impuissance face à la barbarie des hommes au pouvoir.

Pour comprendre tout ce que pouvait exprimer ces yeux, il faut lire quelques extraits de son livre le Couloir (*), où Fakihani raconte sa détention :

"Salle de torture. Silence total. Des bruits furtifs à gauche et à droite, devant et derrière. La peur dans l’âme, dans le sexe qui se rétrécit. Dans le ventre tordu. Et dans la tronche qui grouille. Quand est ce qu’elle va commencer, cette séance de torture ?

Ils voudront des noms, des adresses. Les camarades, voilà ce qu’ils veulent. Ils voudront la direction, ce qui reste des dirigeants. Presque tous arrêtés, les camarades. Il y en a qui circulent encore. C’est bon. Il y en a même qui peuvent même restructurer l’organisation après la vague. C’est bon. Les noms, les adresses, les coups. La mort. C’est possible la mort. Abdellatif Zéroual, mort ici, peut être dans cette salle, peut-être à l’hôpital Ibn Sina.

Ici, aucun moyen de se donner la mort. Les résistants. Il y en a qui se la sont donné. Cyanure. Ils avaient des secrets, les résistants. Les armes à feu, les bombes. Colonisation, résistance, armes.

Minutieux. Tout est minutieux. Mes pieds et mains noués autour d’une barre de fer, le corps nu et les yeux bandés. On m’a déshabillé. Et ça n’a pas encore commencé, la torture, la véritable. Pas les gros coups de poing que j’ai reçu en pleine figure et dans le ventre quand j’ai refusé de répondre à leurs questions, à peine débarqué au centre. Les coups m’avaient fait tomber. La douleur au sol. C’est rien devant la douleur au vol. Perroquet : plantes des pieds en l’air, exposées. A Quoi ?

Silence total. J’attends. Grand souhait que mon corps ne tienne pas face à ce qui va venir. Qu’il succombe et me libère ! De peur de trop souffrir, ou de succomber en faisant des aveux.

La torture c’est quoi ? Très compliqué. Milliers de situations. Résister sur toute la ligne. Ou résister tant qu’on peut. Insultes. Ça les révolte, les mamans, toutes les mamans. Redevenu bébé sous la torture. Ma voix, lui parvient elle ?

Un colosse me tape sur les deux oreilles. J’imagine ce qu’il fait. C’est clair. Il écarte ses bras. Me tape sur les deux oreilles simultanément. Avec deux mains fortes et charnues. Insultes de plus en plus sexuelles. "Pédé", "fils de pute". Je m’offusque même en pleine séance. De torture. "Descendez le !". Un mouton. On n’est pas en fête. On me descend à terre.

On descend la barre de fer, alourdie par mon corps. Appliqués les tortionnaires. Je suis par terre, et je ne vois rien. Le bandeau sur les yeux. Bien serré. Des heures et des heurs de coups. Est-ce le jour ou la nuit ? Comment savoir ?

"Remontez le !". Sur le visage, sur les plantes des pieds. Sur les cuisses. Sur les oreilles. Les coups. Avec quoi ? Nerf de bœuf, ceinture, baguette de fer ?

"Descendez le !". Un petit répit. Et le but, c’est quoi ? Que je ne crève pas ? Veulent ils me maintenir en vie A Tout prix ? Je souhaite être sauvé. Je désire m’évanouir ? Mais ça ne se simule pas un évanouissement, avec les tortionnaires. Je n’y arrivais pas. A m’évanouir.

Électricité : sur les cheveux, sur les bras, sur les cuisses. Aïe. Sensation étrange. Douleur désagréable. C’est quoi ? Cet engin, un fil, une baguette électrique ? Je n’entends pas le moteur. Le mal est là. Encore un électrochoc. Je crie. Le crie aigu, plus aigu que mon timbre de voix. "Cri de pute», m’assène un tortionnaire. (...)

L’étouffement. Un chiffon sur le nez, bien serré. Je suffoque déjà. Et puis on verse dessus. De l’eau à senteur de chiffon. Ils arrêtent de verser lorsque mes méninges me chuchotent un adieu à la vie. Encore le chiffon. Encore l’étouffement. Convulsions atroces. (...)

Je commence à faiblir. Le corps déchiqueté. Je ne supporte plus la douleur. Soudain aboiements assourdissants d’un gros chien, que je n’ai pas vu. "Ce chien va te baiser", me dit un tortionnaire. Je me sens de plus en plus incapable de supporter. Seul contre une armada de tortionnaires. Seul devant la vie et la mort qui ne vient pas. (...)

A un certain moment, j’ai parlé. Monté encore une fois dans une fourgonnette de police. Meurtri, défait, la mort dans l’âme, j’ai désigné l’emplacement de deux maisons à mes tortionnaires. Directement responsable de l’arrestation de trois camarades qui s’y trouvaient. Ils n’ont pas pu quitter les lieux. Blessure qui ne sera pas cicatrisée. Le plus humiliant, le plus atroce, sur le coup, c’est qu’après les avoir arrêtés, la police a fait asseoir l’un d’eaux à côté de moi, sur la même banquette du fourgon.

Je n’ai jamais vécu pareille humiliation. Pire, je suis l’auteur d’une petite brochure sur la résistance à la torture. J’y soutenais qu’avec la police, il n’y a pas de subterfuges. Ne rien dire et résister jusqu’à la mort."

Saâd Lounès
26 juin 2009

(*)  "Le Couloir, Bribes de Vérité sur les Années de Plomb" de Abdelfettah Fakihani, Collection Témoignages Tarik éditions, 2005, 182 pages. http://www.tarikeditions.com