Hoggar Institute

Désintégration de la société algérienne

Tribune Libre - Lounès Saâd

J'accuse les élites de non-assistance à peuple en danger.

Des magistrats, policiers, gendarmes, médecins organisent de plus en plus des points de presse pour rendre publiques des statistiques affolantes de délinquance ou de maladie. Les commissariats et les tribunaux sont submergés d’affaires de corruption, détournement, vol, drogue, alcoolisme, abandon de foyer, viols, inceste, prostitution, pédophilie, kidnapping, émigration clandestine,… Les hôpitaux n’arrivent plus à contenir les maladies dites psychosomatiques (suicides, hypertension, stress, dépression, folie, diabète, ulcère, asthme, …).

L’explosion des statistiques dépasse l’entendement, les normes et les capacités d’une gestion policière ou médicale. Plus que des sonnettes d’alarme, ce sont de vrais appels au secours que lancent les spécialistes impuissants face à cette désintégration de l’élément humain. La répression judiciaire ou le remède médical sont devenus inopérants. Les algériens n’ont plus peur ni de la prison, ni de la mort et encore moins du regard des autres. C'est ce qu'on appelle le nihilisme ou le terrorisme de proximité. On assiste à une aggravation de l’agressivité contre soi-même, contre ses proches ou contre des tiers dans un engrenage d’autodestruction, de suicide collectif.

Les commentaires policés de la presse disent ceci : «Fait criminel ou conséquence d’une crise économique aiguë, les spécialistes (juristes, sociologues et psychologues) n’arrivent pas à définir les causes réelles de cette montée en flèche des agressions.»

Et pour cause, l’explication ne peut être que politique. L’algérien vit dans une société où tous les moyens d’expression citoyenne sont confisqués, contrôlés à l’extrême, censurés. Ses dirigeants et ses élus sont choisis, triés sur le volet, conditionnés à une soumission totale.

Lorsqu’on empêche un citoyen d’exprimer normalement et pacifiquement ses revendications dans un cadre organisé politique, syndical, associatif, médiatique, il cherchera forcément à les exprimer «anormalement» dans des actes de délinquance ou d’autodestruction.

Le noyau dur du pouvoir militaire a concentré entre ses mains tous les leviers de commande de l’Etat, toutes les prérogatives constitutionnelles derrière les «marionnettes officielles». Il contrôle les castes dirigeantes des partis, le syndicat unique, le mouvement associatif, les pouvoirs locaux, les médias. Il contrôle les richesses et les réseaux de corruption. Tout le pays est quadrillé par un nombre impressionnant de barrages permanents, dans les villes, villages, montagnes et campagnes, les autoroutes, à chaque carrefour et virage.

La majorité des algériens a soutenu le pouvoir militaire dans sa lutte contre l’islamisme insurrectionnel du FIS. Une fois la victoire acquise, ce pouvoir a trahi la confiance populaire en refusant toute démocratisation de la société. A défaut de mouvement insurrectionnel politique, faute de leaders et d’une élite organisée, l’algérien plonge par désespoir dans des actions d’insurrection individuelle par la criminalité et l’autodestruction. Certains ont parlé d’irakisation de l’Algérie. On est en plein dedans. La différence est qu’on n’a même pas besoin d’un agresseur extérieur. L’agresseur vit en chacun de nous. En prenant du recul, on peut voir l’implosion, la désintégration, la désagrégation, la dégénérescence de la société algérienne. C’est un SOS lancé à travers les statistiques et les corps des harragas repêchés en mer. Il appartient aux élites militaires ou civiles d’en tirer les conséquences immédiates et d’agir.

Saâd Lounès
9 avril 2008